Afin de lui rendre hommage, "Le Soir Magazine" a eu la bonne idée de republier ses meilleures chroniques.
"Le 7 septembre 1944, peu avant 15h, je traversais la rue Léopold à Liège, à hauteur de la maison natale de Simenon. Depuis la rive droite, des snipers allemands faisaient des cartons sur les passants circulant dans les rues perpendiculaires à la Meuse. Une volée de balles ricocha sur les façades, à deux pas du drapeau belge, ex-magasin de confection, local de la Légion Wallonie réquisitionné le jour même par le parti socialiste sorti de la clandestinité. Elles n'étaient pas pour moi, ces balles folles ; j'avais rendez-vous au drapeau belge. Je me retrouvais au cinquième étage, devant un homme jeune aux yeux bleus intimidants, un revolver 7.65 était posé sur la table près de feuillets couverts d'une petite écriture nette. Par les fenêtres, j'apercevais les pigeons de la place Saint-Lambert, tournoyants. J'entendais des hauts-parleurs diffuser le "Chant des Partisans", l' "Internationale" et la "Marseillaise". Le canon grondait encore quelque part. Une armée haïe était partie, une armée amie prenait possession de la ville. Une foule en délire se jetait au devant des tanks à l'étoile blanche, d'où des soldats rieurs distribuaient chocolats, cigarettes et chewing-gums comme du pain aux moineaux. L'homme aux yeux bleus leva la tête : "Camarade, il paraît que tu es fou de cinéma. Va faire un tour en ville, reviens, et en 30 lignes, dis-moi ce que les cinémas programment". Je titrais ma bafouille : "Le retour de Mickey". Disney avait appelé Oswald un lapin dont il rogna les oreilles et lui ajouta une longue et mince queue : une immense vedette était née, Mickey. Pour le reste, les exploitants avaient sorti des caves Popeye, Donald, Laurel et Hardy et un Charlot soldat. L'heure n'était plus au cinéma allemand mais américain. Un music-hall, le Walhala, changeait son enseigne, il devenait l'Eden. L'homme aux yeux bleus lut ma copie : "Je ne connaissais pas cette histoire de lapin, c'est une information. Je t'engage, tu assumeras entre autres la critique de cinéma dans le "Monde du Travail". Notre premier numéro tombe demain à 5h. Sois-là à 8h pour le suivant". Mon article (?) était signé R.H. sur papier-sachet bistre réquisitionné dans un grand magasin. C'est comme çà que je suis entré en journalisme...".
"C'est fou ce que le journalisme séduit les jeunes. Deux chroniques à ce propos et on me demande comment l'on devient journaliste. J'ai conté mes débuts à la Libération, période exceptionnellement ouverte où fleurissait une presse nouvelle et où bien des aînés étaient en prison pour collaboration. C'est une génération qui aura appris le métier à chaud, sur le terrain. Ce n'est plus possible aujourd'hui. L'intérêt porté à l'économique, l'investigation, une presse plus pragmatique imposent le passage par les écoles. Hélàs, les places sont rares dans la presse écrite. C'est du côté de la radio, de la télé, du cinéma qu'un débutant aura le plus de chance. Est-ce à dire que la presse écrite est plus exigeante? Sans doute que oui! Les nouveaux médias privilégient l'image et la langue parlée. Ecrire n'est pas donné sans un peu de magie ; écrire court, c'est le plus difficile. Ecrire juste demande une attention sans faille. Un gourou parisien assurait que le journalisme était le degré zéro de l'écriture. Faux! Je vous cite dix grands écrivains, de Simenon à Hemingway, qui ont appris à écrire en journalisme, dix autres, de Vandromme à d'Ormesson, qui le sont restés tout en produisant une oeuvre littéraire considérable. Tout d'abord, savoir pour qui on écrit. Ce grand patron avait dans son bureau une photo de l'homme de la rue. C'est pour lui qu'il fallait écrire, oui da, mais à condition de ne pas considérer le lecteur comme un idiot. Répondre à "Où, quand, comment, pourquoi?", on connaît la règle. Il faut y ajouter sa petite musique. Il pleut est un constat, il pleuvait est le début d'une histoire. Dans les années 60, j'ai été personnellement fasciné par ce journaliste américain qui, depuis sa cabane dans les Rocheuses où il pêchait, chassait, écrivait, rédigeait en plus un édito hebdomadaire d'un feuillet tiré à mille exemplaires sur une petite presse à pédales. Ses abonnés? Tout ce qui comptait en Amérique. On dit que les Kennedy durant la crise de Cuba ont tenu compte de ce solitaire. C'est un rêve américain. Il est en partie réalisable si vous parvenez à trouver un ton, de l'humeur, de l'humour, de l'émotion et un peu de tendresse, bordel! Je vous laisse... Le dernier cavaillon de l'été, accompagné de jambon corse, m'attend. C'est aussi très important".
"On m'a fait remarquer que je m'indigne contre la disparition de certaines espèces animales alors que je regrette les glorieuses ouvertures de la chasse aux perdreaux en août. Il n'y a pas contradiction sinon apparente. La disparition de certaines espèces n'est pas due à la chasse. Si le petit gibier, surtout en moyenne Belgique, est de plus en plus menacé, il faut imputer plusieurs raisons qui n'ont rien à voir avec la chasse. Pourquoi la chasse d'ailleurs? Parce que les lois ont privilégié les chasseurs nantis au détriment du chasseur paysan conservateur. L'élevage intensif du faisan et son abbatage au cours de battues tir à la pipe les reléguant au sort de poulets ont indigné les citadins venus s'installer à la campagne. Ce n'est pas, ce n'était pas cela la chasse. Manque de place pour traiter le sujet, mais je vais en trouver pour citer à la barre l'industrialisation de l'agriculture, la domestication des campagnes par les lotissements, les zonings et les autoroutes. L'utilisation massive des pesticides et des insecticides a été mortelle pour les oiseaux et les insectes, sans compter la flore. Les terres de culture réduites à l'état de Sahel ne produisent plus sans l'apport d'engrais, empoisonnant nos eaux. La banlieue galope au détriment des villages et les fusions de communes ont eu pour effet pervers l'utilisation de machines pour l'entretien des talus. Tout pour l'automobile! Tout pour produire...des surplus! Il suffit d'une infime quantité de "Gaucho", de "Régent" ou de "Temmik" pour foudroyer sur place un animal de cinq kilos (j'en ai été le témoin). Dites-moi, avez-vous déjà vu un chasseur poursuivre les hannetons en battue, traquer les abeilles, tirer les moineaux et les hirondelles? Le hanneton, ce bouffeur d'aubépine, a disparu, les abeilles sont menacées. Des lecteurs, photos à l'appui, me disent qu'il y a encore des hirondelles oui, mais autour des bâtiments de fermes. Pour le reste, terminé, plus de nids, plus rien à manger (insectes ou graines) ; alors où est le chasseur dans tout cela? Il y en a de moins en moins, le double permis Wallonie Flandre étant obligatoire. En cause aussi, la disparition du petit gibier massacré, broyé, déchiqueté par les machines lors des récoltes. Alors, plus facile de crier "chasseur assassin" que de montrer du doigt les lobbies agrochimiques. Eau, terre, air, notre vie est menacée. Et que fait le parti Ecolo? De la bicyclette. C'est toujours çà!".
"Bardot, je la revois un jour de 1955 dans tout l'éclat de sa juvénile beauté, pas encore star mais déjà Bardot. J'étais aux studios de Boulogne-Billancourt pour le tournage des "Grandes manoeuvres" de René Clair. J'en avais terminé lorsque je l'aperçus dans les coulisses, blottie dans une calèche, s'embêtant ferme. Le cinéma est une longue attente, surtout pour les seconds rôles. Je lui demandais quel était son écrivain préféré. Hemingway, me dit-elle du bout des lèvres. Quel roman? Silence. J'avais ma petite interview un peu vacharde. Planter là Bardot, idiot que j'ai été! Michèle Morgan, d'accord pour trois minutes d'interview. Elle tournait "Marie-Antoinette". D'avoir devant moi la Nelly du "Quai des Brumes", idole de ma génération, j'ai été nul. Elle daigna sourire et demanda une retouche à sa maquilleuse. Gabin, lui aussi, était au maquillage : "Sont chiants les journalistes", dit-il, "Qu'en penses-tu mon petit gars? (...) Eh ben voilà, on s'est tout dit!". Ce fut l'interview la plus courte. Du pur Gabin! En revanche, Louis de Funès, l'homme le plus triste et le plus inquiet au monde, m'accorda deux heures. Tchernia, le bonheur, toutes nos lectures enfantines, des "Pieds Nickelés" à Curwood. En télé, l'intervieweur est dominant. Ils veulent tous passer au petit écran. Goscinny fut génial, le prince Rainier d'une grande cordialité. C'est peut-être dans les "Mémoires d'enfance" pour le "Pourquoi pas?" que j'ai peaufiné l'interview de tout ce que la Belgique comptait de seniors. Je revois André Cools me ramenant chez lui pour déjeuner en famille : "M'man, c'est moi!". Armand Bachelier, que je connaissais depuis trente ans, me révéla qu'il haïssait son père et qu'il avait survécu durant l'Occupation grâce aux croûtes de fromage que sa mère recevait gratis dans les épiceries. Pierre Devos m'a dit d'entrée : "Mon père était un con!". Le plus dur, les sportifs : tel grand champion se souvenait d'un ballon de foot en papier mâché. C'était un peu mince! Desgraupes n'intervint pas alors que mon stylo pissait l'encre sur mes feuillets... Ah la vache!".
"Je ne sais si, comme moi, à la veille de l'an neuf, vous tentez de vous souvenir des réveillons passés. Non, les réveillons d'aujourd'hui ne m'ont laissé aucun souvenir aussi précis que mon premier Nouvel An au village de mon père, il y a bien longtemps. La neige haute isolait le village et il faisait très froid. La grosse cuisinière de Louvain était rouge et la tante préparait les galettes (on dit "galets" chez nous) et, bien sûr, la pâte pour les "boukètes". Cet hiver si lointain, inoubliable sans doute parce que c'était la première fois que je passais Noël et Nouvel An à la campagne. Je ne la connaissais que durant le bonheur des grandes vacances. Café chaud et tartines sur le coup de quatre heures, mes cousines Jeanne et Madeleine sortent le traîneau, et nous voilà sous la lune montante dans un ciel clouté d'or glisser sur la grand-route dégringolant vers la vallée. Batailles de boules de neige, rires fous, le temps de l'innocence. On crie au loup et on y croit. On voit le grand loup gris se pourléchant les babines et claquant des dents, se régalant de mes cousines dodues tandis que je m'encours comme si j'avais le diable à mes trousses. Et je l'avais puisque je fus le premier rentré à la ferme, rouge de froid et blanc de neige. Les galets nous attendaient, encore tièdes, que l'on trempait dans le café, garnis de sirop. Miam Miam! Pour le coup de six heures, la tante servait les premières boukètes, et ce jusqu'à minuit, entre deux gouttes de pékèt. Je crois bien que c'est cet hiver-là que je fumai ma première pipe à l'invitation de l'oncle. Pour ceux qui voudraient - sait-on jamais? - remplacer le homard par les boukètes, voici la recette. Délayer la levure dans un peu d'eau tiède. Farine blanche (jadis pour moitié de sarrasin), un peu de sel. Verser lentement l'eau tiède et mélanger. Ajouter la levure en continuant à mêler. Après avoir laissé lever, mettre dans la poêle un mélange de beurre et de saindoux fondu. Y déposer une louche de pâte. Parsemer de corinthes. Je me souviens des cerises noires et sucrées auréolant la pâte de leur jus, de la première goutte de pékèt et de tout le bonheur d'un réveillon à la campagne. J'avais seize ans...".
"En feuilletant l'ouvrage "Terrils de l'or noir à l'or vert" par Françoise Raes et Emmanuel Bosteels (éditions Racine), j'ai revu les quatre terrils de la Petite et de la Grande Bacunure dominant Coronmeuse, le bois Musique et Bernalmont, la Préalle, enfin, où je suis né au pied de l'ancien vignoble, la gayette (débris de charbon) ayant remplacé le raisin. Nous jouions à la "riginette" (glissade) sur un bout de tôle ou de planche. Le soir, ma mère me plongeait dans un bain! Plus tard, sur les terrils, je recherchais les fougères fossiles et la trace de coquillages millénaires. Je n'ai pas revu la Préalle depuis vingt ans, mais je n'ai pas oublié l'odeur du charbon et des machines. Le charbonnage était en soi, un village où l'on trouvait tous les corps de métier. Mon père y travaillait ; mon grand-père maternel, gendarme à la retraite, y était garde du charbonnage, du beau parc de Bernalmont et du bois Musique. J'ai connu les chevaux de mine aux yeux morts, dans les vergers au pied des terrils. Comme je me suis toujours partagé entre le charbon et la rivière, un second beau livre, consacré aux moulins de l'Ourthe occidentale, "Des moulins et des hommes", par Jacky Adam, ne m'a pas moins ému. J'y ai retrouvé la source de l'Ourthe, le village d'Our, et puis tous ces noms de meuniers fleurant bon l'Ardenne. Le moulin et la forge étaient, dans mon enfance, nos deux endroits de prédilection. Le meunier était souvent un peu farce et le forgeron, l'homme fort en tablier de cuir râpant un sabot du gros cheval ardennais entravé dans le travail. Odeur et chaleur, bruits, farine, meules et dans le bief la première truite prise à la main au moulin de Néblon. Le meunier Burette était de ma parentèle, son fils René était le cousin de mon cousin. L'Ourthe que j'ai totémisée, où j'ai traîné mes bottes durant quarante ans, je l'appelais la rivière bonne odeur, la rivière bonheur. L'est-elle encore? Et dans les villages, il n'y a plus de meuniers ni de forgerons. Des charbonnages, il ne reste que de rares "belles-fleurs", mais les terrils sont là, impassibles témoins aujourd'hui verdoyants".
"La chasse aux fumeurs est ouverte. Traqué, relégué, complexé, condamné sans appel par des ayatollahs antitabac tout heureux d'un pouvoir d'exclusion, le fumeur est devenu maudit. Il faut les voir dans le local fumeur des grandes entreprises. Ils entrent la mine basse, ils tirent trois coups et ils se taillent. On dirait des enfants mis au coin par un maître atrabilaire. L'alcool et le tabac ont de tout temps partagé le privilège d'une consommation masive et d'une réprobation générale. Le pochard fait rire, le fumeur est excommunié. Rien de neuf. Jadis, sous le règne de Soliman II, on coupait le nez aux priseurs. La maréchaussée cassait à coups de bâton les pipes en terre dans les tabagies condamnées par l'Eglise pour qui le fumeur venait tout droit de l'Enfer. Je ne sais plus quel pape - il y en a eu tant! - faisait subtiliser durant le Saint-Office les tabatières aux priseurs, avec une préférence pour celles en or et en argent... Seul Jean Bart, le célèbre corsaire, pouvait fumer en présence du Roy. Durant la campagne des Flandres - comme disent les Français - le même Roy, Louis XIV, qui détestait le tabac, le fit distribuer à ses troupes, comme Napoléon. Et durant les deux grandes guerres mondiales, le tabac et l'alcool étaient jugés indispensables au moral du combattant. Le tabac eut son premier martyr en la personne de Sir Raleigh, gouverneur de Virginie et planteur, qui fut condamné à mort et décapité par le roi Jacques Ier, autre ennemi du tabac. C'est en fumant sa pipe indienne en bois d'érable que Raleigh monta à l'échafaud. Elle est conservée soigneusement dans la collection de Dunhill. Le tabac fut toujours taxé et le célèbre Mandrin, bandit d'honneur, s'attaqua de préférence aux fermiers du tabac chargés par le Roy de récolter la taxe sur le tabac. De nos jours, c'est le tabac qui augmente lorsque les finances de l'Etat vont mal. Les tenants des droits de l'homme, si sensibles en toutes circonstances, restent indifférents aux mesures abusives frappant les fumeurs. Je sais, je sais, le tabac tue. C'est la cigarette qui tue. Fumez la pipe, nom di hu! Et maudissez-moi!".
"La personnalité complexe de Romain Gary est mise en exergue dans une biographie de Myriam Anissimov, louée par les uns, contestée par d'autres. Nous avons lu "Les Racines du Ciel" (Goncourt 1956) dont on dit aujourd'hui qu'il est un roman prophétique, c'est-à-dire écologiste avant la lettre. Gary y prend la défense des éléphants d'Afrique et John Huston en tira un film en 1960. La critique, alors pâmée devant le "Nouveau Roman", ne fut pas très élogieuse : Gary en conçut une vive amertume. On connaît sa réplique : l'énorme mystification de "La vie devant soi" du soi-disant Emile Ajar, neveu et complice de Gary, qui décrocha un Goncourt, ce qui ne satisfit pas encore le plaisantin de génie. Il eut pourtant tout : combattant des forces françaises libres, compagnon de la Libération, diplomate, époux de Jean Seberg (tragiquement décédée). Gary, une vie pas comme les autres. Nous nous sommes trouvés un soir au coude-à-coude dans un bar : était-ce à Cannes lors d'un Festival ou à Paris après la première du film de John Huston? Je ne sais plus. Je le revois debout, éclusant des whiskies, ricanant, témoignant un mépris souverain pour la presse. Moi, j'aurais voulu lui dire combien j'avais aimé "Les Racines du Ciel", je n'osai, d'autant que les confrères français feignaient d'ignorer l'imposant personnage. J'ai souvent pensé à Romain Gary en lisant le gros ouvrage d'un de nos compatriotes, Jacques Verschuren, auteur du récent "Ma vie. Sauver la nature". Voilà un authentique héros du roman de Gary. Docteur en sciences, il part en mission, à 20 ans, au Congo belge et au Rwanda. Le coup de foudre pour l'Afrique : 4.000 nuits sous la tente, isolé dans des conditions précaires, le climat n'étant pas moins mortel que les braconniers chasseurs d'ivoire. Directeur général des parcs nationaux, il va consacrer sa vie à la défense du rhinocéros blanc, des éléphants et des gorilles. Il sera le seul fonctionnaire belge maintenu en poste par Mobutu et le seul Belge médaille d'or du WWF, le Fonds mondial pour la nature. Le héros des "Racines du Ciel" existait donc, et pas seulement au cinéma. Aujourd'hui, Jacques Verschuren consacre ses loisirs à la défense de la flore et de la faune de chez nous. Des éléphants aux moineaux, voilà une vie exemplaire et méconnue, comme celle de tout grand Belge".
"On ne remerciera jamais assez les éditeurs qui, contre vents et marées, dans l'indifférence des pouvoirs publics, ont sauvé du naufrage titanesque la Foire du Livre de Bruxelles, lorsqu'elle a dû quitter le Centre Rogier, idéalement situé. C'était en 1991. Inventée par le malin singe Jean-Jacques Schellens (qui nous manque), elle débuta timidement à la Galerie Louise. Ses années d'or furent 1980-1990, lorsque la ville était couverte d'affiches de vingt mètres carrés et que l'on compta jusqu'à 300.000 visiteurs en huit jours! Combien d'éditeurs belges disparus depuis et combien d'auteurs pionniers? Je n'ose les compter... Ce que je n'oublie pas, ce sont les tribulations de la Foire depuis tant d'années. Ah! l'Albertine où les auteurs et les exposants se calcinaient sous les néons dans la pénombre et une moiteur saharienne. On déménagea au Heysel, dans la solitude glacée de vastes palais loin du centre-ville. On revint à l'Albertine, dans le clair-obscur du parking, où l'on errait muni de lunettes à infrarouge. Les auteurs étaient comme des chouettes à l'oeil écarquillé... Nous revoilà place Rogier, aux Pyramides, où l'on contemple comme Bonaparte les siècles défunts à l'ombre des tours aveugles. Nous revoilà au parking et sous tente, comme pour un jamboree scout. J'y suis passé... J'ai éprouvé de la tendresse pour l'auteur, "cet être fragile", comme l'écrit Jean-Luc Outers. J'ai observé ce jeune homme ignoré du public, auteur d'un premier roman, tant de rêves... A deux pas, on se bousculait pour Amélie ou tel animateur de la RTBF, qui signait à poignets rompus. Ah, la télé, elle ferait vendre un vase de nuit parlant et chantant ou un roman écrit sur six cartons de bock! Mon jeune homme était ailleurs... Affreux! Ce qui est scandaleux, c'est que le pays de Simenon, de Brel, d'Hergé, et d'Amélie Nothomb depuis 1990, n'a pas édifié un local adéquat, alors que les chancres urbains et les terrains vagues sont là dans une ville taudissée. Chez nous, l'écrivain compte moins, infiniment moins qu'un joueur de foot ; avez-vous déjà vu un auteur célèbre sur une liste électorale? Pourtant, Bruxelles, qui se veut capitale de l'Europe, reste le meilleur vecteur de la culture et de la connaissance. Ah, misère!".
"Un vent du nord-est piquant, une pointe de bronchite. Râlant! Autant de bonnes raisons pour observer du fauteuil, devant la fenêtre, la cabane emplie de graines de tournesol. Questions : pourquoi les moineaux, disparus depuis longtemps, reviennent-ils? Ce n'est pas l'invasion, mais ils sont là, les moineaux des champs. Et pourquoi les mésanges sont-elles de plus en plus nombreuses? Chaque semaine, on apprend la disparition d'une espèce animale. De visu, je constate qu'il n'y a plus de vanneaux, plus de coucous, plus d'étourneaux, sans compter les hirondelles. Les abeilles sont menacées, si bien qu'en France on vient d'interdire deux insecticides dangereux, le Régent et le Gaucho, "nuisibles à la santé de l'homme et de l'animal". J'ai lu de savants articles sur la disparition des hirondelles et des moineaux. En cause : les pesticides et les insecticides, en bref l'agriculture industrielle mais aussi la diminution de l'habitat rural. Il est vrai que l'hirondelle bâtissait son nid dans les étables, mais les moineaux! Ils étaient des milliers dans nos villes, picorant le pavé et saluant le soleil levé. Alors, quoi? Ne me faites pas croire que les moineaux, et même les hirondelles de nos villes, étaient des navetteurs! On parle moins des insectes, sauf des abeilles. Il n'y a plus de sauterelles, de hannetons, de libellules et de papillons, sauf quelques rescapés dans nos jardins. Que pèsent ces insectes face aux grands groupes agrochimiques? Rien. J'entends à la radio qu'en 2080, il n'y aura plus de pôles, plus de glaces. 75 ans, une vie d'homme, et les pays industrialisés seront-ils d'autres Sahel? Il n'y a pas, hélàs, que la pollution des sols, mais celle de l'air et de l'eau. On montre du doigt le tabac : "Fumer tue". Respirer, manger et boire aussi, d'où la prolifération des cancers, des allergies et des insuffisances respiratoires chez les personnes âgées. Ne sortez plus de chez vous! Ne rêvons pas, il y aura toujours plus de voiture, plus de chimie, plus d'industries polluantes. Vous me trouvez pessimiste, qui ne le serait pas? Combien de stations d'épuration sur la Meuse et l'Escaut, sur nos rivières? La Hesbaye est un désert, faune et flore en voie d'extinction. Vus de mon fauteuil, il y a 20 ans, dans la prairie, les jeunes lièvres se chauffaient au soleil. Je n'ai plus vu de lièvre depuis quand? Le marais a été drainé, les haies de saules têtards tronçonnées, les bosquets servent de dépôts sauvages de détritus. Dans le jardin de Miette, des enfants jouent au ballon. Si je leur contais le monde de mon enfance, ils me traiteraient de vieux c...".
S'appuyant sur ses souvenirs de jeunesse et de journaliste, René Henoumont nous propose ses réflexions personnelles et pertinentes sur l'histoire de notre dynastie, la deuxième guerre mondiale, la Question Royale et le règne du roi Baudouin. Il dénonce l'importante et irrationnelle médiatisation de sa disparition en 1993 et l'homélie prononcée par le cardinal au cours de ses funérailles : "Ce qui m'agaça un peu, dans les jours qui suivirent la semaine sainte, c'est qu'il m'apparut que l'appareil de l'Eglise, avec son opportunisme ostentatoire, avait récupéré à son profit, sans l'avoir suscitée, l'affection que les Belges portèrent à un roi qui avait surmonté des difficultés de toutes sortes : familiales, politiques et de santé".







