samedi 28 mai 2011

"La Belgique et ses démons" (Luc Beyer de Ryke)

Alors que l'avenir du pays est incertain, le journaliste Luc Beyer de Ryke revient sur les mythes fondateurs et destructeurs de la Belgique. Tout commence au XVème siècle lorsque les principautés, duchés et comtés se regroupent progressivement au sein d'un même Etat sous l'impulsion des ducs de Bourgogne, et commencent donc à avoir une histoire commune (à l'exception de la principauté de Liège). Ils nous ont laissé un riche patrimoine culturel : Jan Van Eyck, Hans Memling, Roger de la Pasture, p.ex. Charles le Téméraire et sa fille Marie de Bourgogne reposent à l'église Notre-Dame de Bruges.

La Bataille des Eperons d'Or en 1302 a été choisie comme fête régionale flamande dans les années 70, et le ministre-président Luc Van den Brande avait même évoqué l'indépendance de la Flandre pour son 700ème anniversaire en 2002. Que s'est-il réellement passé? Furieux de l'alliance de son vassal le comte de Flandre avec l'Angleterre, Philippe le Bel (roi de France) l'emprisonne et occupe le comté. Soutenus par des troupes namuroises (alliées au comte de Flandre), les bourgeois et artisans remportent la victoire le 11 juillet 1302 contre les chevaliers français. A cette époque, le comté ne correspond pas à la Flandre actuelle, et comprend la Zélande et le Nord-Pas de Calais. Le terme "Flamand" désigne ses habitants, qu'ils parlent français ou la langue locale. Pendant longtemps, cette victoire est présentée comme une résistance "belge" à l'envahisseur, et le roi Albert Ier y fait allusion dans un discours en 1914 lors de l'invasion des Allemands. Puis, la Bataille des Eperons d'Or est reprise comme symbole par le mouvement nationaliste flamand alors que l'histoire démontre qu'ils ont peu de liens entre eux.

Au nord du pays, certains vénèrent Henri Conscience, auteur du "Leeuw van Vlaanderen" (Le lion des Flandres) qui valorise la langue néerlandaise. Mais ils oublient de signaler qu'il a participé à la révolution belge de 1830, qu'il a reçu une aide financière du roi Léopold Ier pour publier ses oeuvres, et qu'il a eu droit à des funérailles nationales. Son amour de la Flandre et de la langue néerlandaise n'étaient pas incompatibles avec l'Etat belge.

La première fracture entre nos communautés a lieu lors de la première guerre mondiale. Le mythe des soldats flamands morts parce qu'ils ne comprenaient pas les ordres donnés par des officiers en majorité francophone s'installe ("L'image est exagérée mais pas inexacte" fait remarquer Luc Beyer de Ryke). Pendant ce temps, le reste du pays est occupé par les Allemands qui tentent de diviser les Belges en appliquant la "Flamenpolitik" du gouverneur militaire von Bissing (création de l'université flamande de Gand, p.ex.). Après la première guerre mondiale, le mouvement nationaliste flamand qui était jusque là patriote et belge, commence à revendiquer l'indépendance de la Flandre.

Au sud du pays, la lettre de Jules Destrée en 1912 fait du bruit : "Sire, il n'y a pas de Belges. Vous régnez sur deux peuples : des Wallons et des Flamands". Il se reconvertit cependant en grand patriote belge après la guerre. La Question Royale montre des différences de sensibilité entre le nord et le sud. Avant de mourir en 1962, le syndicaliste wallon André Renard lance l'idée du fédéralisme. L'auteur évoque les tentations rattachistes de l'écrivain Charles Plisnier et de certains responsables politiques francophones (Daniel Ducarme et Jean Gol, p.ex.).

Luc Beyer de Ryke s'intéresse aussi aux mythes entourant nos rois. Il montre comment l' "oeuvre civilisatrice congolaise" de Léopold II est présentée aujourd'hui différemment dans les manuels scolaires. Il dévoile ensuite un roi Albert Ier plus complexe que son surnom de "roi-chevalier", et cite les similitudes avec son fils Léopold II. Le règne du roi Baudouin est marqué par la transformation de la Belgique en un Etat fédéral.

De la célèbre citation de Jules César ("De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves") à la victoire électorale de Bart De Wever en 2010, l'auteur nous retrace plusieurs siècles d'histoire dans cet ouvrage intéressant, objectif et agréable à lire.

14 commentaires:

Josiane a dit…

vraiment très bien expliqué notre pays ! Quand sortirons-nous de cette impasse ? Je n'y vois pas bien de solution...
En te souhaitant un bon week end et avec mes bisous de Namur.

karafilakis a dit…

En effet, très bonne explication. Cela ressemble beaucoup à mon cours de l'histoire de la Belgique que j'avais eu en première année en Sciences Po. On voit bien que le monde académique n'y est pas indifférent, pour prendre la peine de faire le point dessus.

Par contre, il faut concevoir une nation comme un vouloir-vivre collectif. Tant qu'il y a ce vouloir-vivre collectif, il y a nation. Le moment ou il disparait, la nation s'éteint. Une nation est quelque chose de subjective (ce qui ne veut pas dire qu'elle n'a pas existé ou existe). Les flamands on donc raison quand ils disent que la Belgique a été "construite" (le terme inventé ne convient pas car la nation est le résultat d'un long processus historique et pas le fruit d'un seul homme), cependant la nation flamande a également été construite, elle n'est pas moins artificielle que toute autre nation qui existe. Cette subjectivité ne doit en rien enlever une légitimité quelconque, car sinon aucune nation ne le serait.

http://karafilakis.wordpress.com/

karafilakis a dit…

http://karafilakis.wordpress.com/2011/05/28/de-la-nation-eclaircissements-belges/ ;)

Florence a dit…

J'arrive à la fin du journal pour cette semaine.
Cela semble tout a fait réaliste, du moins à mon idée.
Je pense que dans tous les pays il y a des différences. En Belgique, ont en fait tout un plat, un peu comme avec les indépendantistes Basques, Corses ou Bretons. De plus, il y a du pour et du contre dans tout et en tout être. Il n'y a pas que du blanc et du noir, mais une infinité de nuances qui font un tout plus ou moins agréable, selon les nuances qui le compose.
C'est bien compliqué la vie !
Gros bisous mon cher Petit Belge, je te quitte pour retourner à Nantes et je te dis à bientôt!
Florence

Youri a dit…

Luc Beyer de Ryke - soit dit en passant un véritable francophone de.... Gand, ceux que les Flamands appellent les fransquillons - signale-t-il que 2 ans après la bataille des Eperons d'Or, le Roy de France Philippe le Bel prit sa revanche en battant la Flandre à plate couture lors de la bataille de Mons en Pévèle ???? Cela aussi, les Flamands feignent de l'avoir oublié.

Luc Beyer de Ryke est aussi président de l'académie du Gaullisme car il n'a jamais caché ses sympathies pour la France et surtout ce grand homme que fut Charles de Gaulle.

Enfin, je rappelle que tous les latinistes s'accordent à dire que le terme "brave" cité par Caesar à propos des tribus belges doit prendre le sens "rustre", "sauvage" .... et non celui de brave tel qu'on l'entend actuellement.
Soit dit en passant que dans certains coins de Wallonie, qualifier quelqu'un de "brave" signifie que ce dernier est plutôt simple d'esprit.

FLORENCE, vous qui partez pour Nantes, cherchez bien les indépendantistes bretons et revenez nous raconter combien ils sont.

françoisedu80 a dit…

Bonjour Vincent ,
Je suis un peu perdue avec ce qui se passe au-dessus des frontières du <nord en ce moment ,car tout est occulté avec des histoires ...de tapis dans notre pays très conservateur et puritain (rire , jaune !) bref je limite le dosage d'infos , c'est de l'intox .
je te souhaite un bon dimanche .
(excuse le retard souci de pc ,je reprends lentement!)
Bises .

Anonyme a dit…

Ah voilà, je l'ai sur ma table de chevet et il n'attend que mon attention, mais en ce moment je suis un peu en chantier... ravie donc que tu en parles!

Edmée

Tania a dit…

Luc Beyer, une voix dont on se souvient !
Notre histoire me semble un terreau si riche pour de nouvelles plantations - sans clôtures, je l'espère.

thierry a dit…

rien à redire, les commentaires précédent reprennent mes pensées, belle article

marie-madeleine a dit…

Et bien dis donc, j'en découvre des choses!

Anonyme a dit…

Luc(que j'ai connu) est un grand journaiste au sens propre comme au figuré!!!
Il était aussi un grand admirateur du général De gaulle.
Bonne soirée,Petit Belge.
Christina

Olivier a dit…

On a loupé le coche du bilinguisme dés la maternelle et l'erreur historique on ne la doit pas aux Carolingiens, mais à nos politiques des 40 dernières années...

Youri a dit…

Olivier,

Vous pensez encore que le fait d'être parfaits bilingues aurait changé le cours des choses ????

La guerre des belges est une guerre ethnique dans laquelle le bilinguisme n'est qu'un aspect des choses.
C'est une guerre de pouvoir et d'argent.
Ne vous en déplaise.

edmeedexhavee a dit…

Depuis la parution de cet article... je l'ai lu, bien entendu, comme tous les livres sur la Belgique de Luc Beyer. Le fait qu'il aime la France et soit un "fransquillon" ne change rien à son amour pour la Belgique, n'en déplaise à Youri :)