lundi 26 février 2018

Luc Beyer de Ryke (1933-2018)

                        

Né en 1933 à Gand,  ce journaliste belge d'1m 92 ("la taille du général", disait-il) naît dans une famille francophone de Flandre. Il portait les noms de son père, le chirurgien Jean Beyer décédé lorsqu'il avait trois ans, et de son beau-père de Ryke qui l'avait adopté. Il effectue des études de sciences politiques et de journalisme à l'Université Libre de Bruxelles, puis devient le présentateur vedette du journal télévisé de la RTBF de 1961 à 1979 sous le nom de Luc Beyer (le directeur de l'information ne voulant pas d'un nom à rallonge).

Luc Beyer de Ryke a raconté ses débuts :   "Un de mes profs de l'ULB, en sciences po et journalisme, m'avait averti du fait qu'on cherchait des commentateurs à la télé. J'ai téléphoné au rédacteur en chef, Paul Demol. Il m'a dit que ma voix était bonne en m'invitant à venir voir comment ça se passait à Flagey. C'était un dimanche, au printemps 1960. Et 24 heures plus tard, j'étais sur antenne. Ce ne fut pas une réussite. A l'époque, c'était "marche ou crève" puisque le stage se faisait à l'écran. Je constate qu'on trouve aujourd'hui comme hier d'excellents journalistes mais qu'ils ont moins que nous ne l'avions probablement de culture générale. C'était tout et rien, ce qu'on conserve quand on a tout oublié, comme disait Edouard Herriot". 

Parallèlement, Luc Beyer de Ryke commence sa carrière politique au sein du parti libéral en étant conseiller provincial de Flandre Orientale de 1961 à 1965, et conseiller communal à Gand de 1965 à 1979.  Sur le plan privé, il est le papa de deux fils (Gilles et Benoît), et a six petits-enfants. Francophone de Flandre, il était attaché à défendre sa langue dans le nord de notre pays. Les yeux tournés vers la culture française, il est un grand admirateur du général de Gaulle et s'est marié à Colombey-les-Deux-Eglises!

En 1979, il quitte son poste de présentateur et devient député européen libéral jusqu'en 1989. Il a confié :   "J'ai siégé à Strasbourg pendant dix ans. Cela s'est malheureusement très mal terminé. Ma carrière politique a été brisée par Jean Gol. En fait, j'ai effectué une mission en Palestine. A mon retour, j'ai rendu compte devant le Parlement Européen de la répression israélienne envers les Palestiniens. Ce rapport a fait grand bruit. Le Parlement Européen a demandé à Israël de permettre à l'Europe de commercer avec les Palestiniens. Jean Gol n'a pas du tout apprécié cette prise de position qui ne convenait pas à l'électorat juif. J'ai été relégué à une place de suppléant puis banni du parti libéral. Ce fut la fin de ma carrière politique. Un moment très difficile..."

De 1983 à 2012, Luc Beyer de Ryke devient conseiller communal à Uccle. Soucieux du patrimoine de la commune, il est un défenseur ardent du Kauwberg, du Plateau Avijl et des marronniers de l'avenue Churchill. Lors des élections de 2000, la liste PRL-FDF se déchire entre les partisans d'Eric André et les soutiens du prince Stéphane de Lobkowicz (dont Luc Beyer de Ryke) ; aucun des deux n'obtiendra finalement le mayorat. En 2012, Luc Beyer de Ryke se présente à la 15ème place de la liste CDH à Uccle, mais il n'obtient que 209 voix et n'est plus élu conseiller communal. 

Parallèlement, il retourne à la RTBF où il travaille comme journaliste et correspondant de 1989 à 1998. Il écrit une dizaine d'ouvrages, dont "Tocsin pour la Belgique", "Les lys de Flandre :  vie et mort des francophones de Flandre (1302-2002)", "La Belgique en sursis", "Chemins d'Orient : les déchirures (Algérie, Liban, Israël, Palestine)".

Ces dernières années, Luc Beyer de Ryke se partageait entre sa maison de Laethem-Saint-Martin, et Paris où habitait Françoise Germain-Robin, sa compagne depuis trente ans et reporter à "L'Humanité". Depuis 2008, il était le président de l'Académie du Gaullisme, une association qui recevait régulièrement à Paris des figures politiques et culturelles de tous bords.

Luc Beyer de Ryke est décédé à Paris d'une rupture de l'aorte à l'âge de 84 ans. Ses funérailles ont eu lieu à Laethem-Saint-Martin. Un hommage lui a été rendu au conseil communal d'Uccle. Professeur à l'Ecole Européenne à Bruxelles, son fils Benoît a confié :   "Sa mort a surpris tout le monde. Il était en bonne santé. C'est brutal mais ce fut sans douleur, nous a dit l'hôpital où il a été emmené en urgence".

De mon côté, j'ai eu la chance de le rencontrer une fois à la Foire du Livre de Bruxelles, et il était très sympathique. J'ai lu un de ses livres, dont voici le compte-rendu ci-dessous.

"La Belgique et ses démons" de Luc Beyer de Ryke (éditions Mols)

Alors que l'avenir du pays est incertain, le journaliste Luc Beyer de Ryke revient sur les mythes fondateurs et destructeurs de la Belgique. Tout commence au 15ème siècle lorsque les principautés, duchés et comtés se regroupent progressivement au sein d'un même Etat sous l'impulsion des ducs de Bourgogne, et commencent donc à avoir une histoire commune (à l'exception de la principauté de Liège). Ils nous ont laissé un riche patrimoine culturel :  Jan Van Eyck, Hans Memling, Roger de la Pasture, p.ex. Charles le Téméraire et sa fille Marie de Bourgogne reposent à l'église Notre-Dame de Bruges.

La Bataille des Eperons d'Or en 1302 a été choisie comme fête régionale flamande dans les années 70, et le ministre Luc Van den Brande avait même évoqué l'indépendance de la Flandre pour son 700ème anniversaire en 2002. Que s'est-il réellement passé?  Furieux de l'alliance de son vassal le comte de Flandre avec l'Angleterre,  Philippe le Bel (roi de France) l'emprisonne et occupe le comté. Soutenus par des troupes namuroises (allées au comte de Flandre), les bourgeois et artisans remportent la victoire le 11 juillet 1302 contre les chevaliers français. A cette époque, le comté ne correspond pas à la Flandre actuelle, et comprend la Zélande et le Nord-Pas de Calais. Le terme "Flamand" désigne ses habitants, qu'ils parlent français ou la langue locale. Pendant longtemps, cette victoire est présentée comme une résistance "belge" à l'envahisseur, et le roi Albert Ier y fait allusion dans un discours de 1914 lors de l'invasion des Allemands. Puis, la Bataille des Eperons d'Or est reprise comme symbole par le mouvement nationaliste flamand alors que l'histoire démontre qu'ils ont peu de liens entre eux.

Au nord du pays, certains vénèrent Henri Conscience, auteur du "Leeuw van Vlaanderen" (Le Lion des Flandres) qui valorise la langue néerlandaise. Mais ils oublient de signaler qu'il a participé à la révolution belge de 1830, qu'il a reçu une aide financière du roi Léopold Ier pour publier ses oeuvres, et qu'il a eu droit à des funérailles nationales. Son amour de la Flandre et de la langue néerlandaise n'étaient pas incompatibles avec l'Etat belge.

La première fracture entre nos communautés a lieu lors de la première guerre mondiale. Le mythe des soldats flamands morts parce qu'ils ne comprenaient pas les ordres donnés par des officiers en majorité francophones s'installe ("L'image est exagérée mais pas inexacte" , fait remarquer Luc Beyer de Ryke). Pendant ce temps, le reste du pays est occupé par les Allemands qui tentent de diviser les Belges en appliquant la "Flamenpolitik" du gouverneur militaire von Bissing (création de l'université flamande de Gand, p.ex.). Après la première guerre mondiale, le mouvement nationaliste flamand qui était jusque là patriote et belge, commence à revendiquer l'indépendance de la Flandre.

Au nord du pays, la lettre de Jules Destrée en 1912 fait du bruit :   "Sire, il n'y a pas de Belges. Vous régnez sur deux peuples :  des Wallons et des Flamands".  Il se reconvertit cependant en grand patriote belge après la guerre. La Question Royale montre des différences de sensibilité entre le nord et le sud. Avant de mourir en 1962, le syndicaliste wallon André Renard lance l'idée du fédéralisme. L'auteur évoque les tentations rattachistes de l'écrivain Charles Plisnier et de certains responsables politiques francophones (Daniel Ducarme et Jean Gol, p.ex.).

Luc Beyer de Ryke s'intéresse aussi aux mythes entourant nos rois. Il montre comment "l'oeuvre civilisatrice congolaise" de Léopold II est présentée aujourd'hui différemment dans les manuels scolaires. Il dévoile ensuite un roi Albert Ier plus complexe que son surnom de "roi-chevalier", et cite les similitudes avec son fils Léopold III. Le règne du roi Baudouin est marqué par la transformation de la Belgique en un Etat fédéral.

De la célèbre citation de Jules César ("De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves") à la victoire électorale de Bart De Wever en 2010, l'auteur nous retrace plusieurs siècles d'histoire dans cet ouvrage intéressant, objectif et agréable à lire.

9 commentaires:

Benoît Beyer de Ryke a dit…

Merci pour ce bel éloge de mon père.

Pascale Tison dans « Par Ouï-dire » sur La Première (RTBF) lui a rendu un bel hommage, à travers deux émissions d’archives et de témoignages de ses proches.

https://www.rtbf.be/lapremiere/article/detail_luc-beyer-de-ryke-portrait?id=9826842

edmeedexhavee a dit…

Je suis heureuse de lire qu'il n'a pas souffert, n'a pas "vu venir". Je garde précieusement ses livres, et son souvenir. Un homme qu'on ne pouvait ne pas aimer...

Benoît Beyer de Ryke a dit…

Merci de votre gentil message ! Cela me touche infiniment.

En effet, on ne pouvait pas ne pas l'aimer. En tant que fils, nous savons bien, mon frère Gilles et moi, qu'il était un homme profondément bon et attentif aux siens, attentif aussi aux autres. Mais tous ceux qui ont eu la chance de le connaître un peu le savaient aussi.

C'était un homme bon, et curieux de tout ce qui est humain. Comme Térence, il pouvait dire : "Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger."

Il nous manque beaucoup...

Célestine ☆ a dit…

Un hommage très émouvant.
Merci petit Belge
¸¸.•*¨*• ☆

Adrienne a dit…

Mon père a toujours énormément apprécié Luc Beyer de Ryke et je constate ici qu'il avait amplement raison. Etant nous aussi de ces 'rari nantes' francophones 'in gurgite vasto' flamand :-) je suppose que ça crée un lien de plus.
Merci petit Belge

suzanne a dit…

Un hommage très émouvant !

Philippe Debiève a dit…

Enfant, quand j'étais chez mes parents, je me souviens très bien de ce journaliste qui présentait le journal télévisé... il me donnait l'impression du sérieux de son métier. Amitiés

Princesse2012 a dit…

Nous avons eu le plaisir, mon époux et moi-même, de le recevoir un soir à dîner à la maison avec Françoise, sa compagne, en mission alors à Tunis en pleine période électorale (les premières après la chute de Ben Ali) ; nous n'avons pas eu l'occasion de mieux les connaître, Françoise et lui, mais quelle belle soirée nous eûmes alors, des échanges éclairés sur la situation du pays, des rapports avec l'Europe et même au delà et puis des anecdotes plus personnelles, la naissance d'une amitié qui en est restée à ce point! Toutes mes condoléances à sa compagne, à ses fils et à ses proches;
Wafa Essahli-Valenti

Tania a dit…

Luc Beyer, c'était une voix, une diction singulière, qu'on reconnaissait tout de suite.